Promis, personne n’a jamais barricadé la chambre avec des peluches. Mais entre un doudou “pris en otage”, un iPad “en mode résistance” et un brossage de dents “négocié comme un traité international”, j’ai fini par piocher des outils là où je ne pensais jamais regarder: chez les négociateurs d’otages.
Il y a quelques jours, je tombe sur l’interview d’une ex-négociatrice de la police de Londres (BBC Parenting Download). Trois de ses techniques m’ont percuté en plein cœur de papa. Je les ai testées avec mes deux filles et mon garçon. Verdict: moins de cris, plus de coopération. Voici comment je m’y prends.
Table des matières
1) Le “choix sans choix”: donner du contrôle sans perdre le cap
Les enfants détestent qu’on décide pour eux… mais nous, on a quand même un objectif (mettre le manteau, passer à table, couper l’écran). Le “choix sans choix”, c’est l’art d’offrir deux chemins qui mènent au même résultat.
- Au lieu de “Mets ton manteau maintenant”, je propose: “Tu préfères mettre le manteau ici ou dans l’ascenseur ?”
- Au lieu de “Mange tes légumes”, je cadre: “Tu choisis brocoli ou carottes ?”
- Écrans: “Tu arrêtes maintenant ou dans 2 minutes quand le minuteur sonne ?”
Pourquoi ça marche: l’enfant récupère une part de contrôle (cruciale pour baisser la résistance), mais l’adulte garde le cap. C’est carré, simple, efficace.
Astuce d’Antoine
- Limite-toi à 2 options claires, positives et faisables.
- Évite les “ou alors rien” (ça réveille le bras de fer).
- Ajoute un repère visuel: minuteur, dessin du rituel du soir, check-list aimantée.
2) La pause 90 secondes: refroidir la cocotte-minute… et écouter vraiment
L’ex-négociatrice le dit sans détour: on ne contrôle pas les autres, seulement notre façon de répondre. Cette phrase m’a sauvé plus d’un soir: je me donne 90 secondes avant de répondre à chaud.
Concrètement, je fais quoi ?
- Je me tais, je respire. Oui, littéralement.
- Si ça déborde: “Je suis trop énervé pour te répondre correctement. Je prends une minute, je reviens.”
- J’écoute. Puis je reformule (mirroring) en reprenant ses mots: “Tu dis que c’est injuste d’arrêter l’iPad alors que tes sœurs ont eu plus de temps, c’est ça ?”
- Je nomme l’émotion: “Tu es frustré. Je comprends.”
Pourquoi ça marche
- 90 secondes suffisent souvent pour que notre cerveau passe du mode “réaction” au mode “raison”.
- L’écoute active + le mirroring font chuter la tension (l’enfant se sent entendu, donc moins en lutte).
- On évite l’escalade symétrique (je monte, tu montes… et tout explose).
Phrase-outils prêtes à l’emploi
- “Aide-moi à comprendre: qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi là, maintenant ?”
- “Tu aurais voulu continuer. J’entends.”
- “On va trouver une solution, mais d’abord, dis-moi tout.”
3) Voir par leurs yeux: préparer le terrain et “vendre” le bénéfice
Autre pépite de négociateur: se placer dans leur perspective. Les crises naissent souvent des transitions brutales (jeux → douche, TV → devoirs, parc → maison). Si je prépare la scène, j’éteins la mèche.
Comment je m’y prends
- J’annonce l’enchaînement tôt et souvent: “Ce soir: on dîne, on lit, puis dodo.”
- Je “vends” le bénéfice pour l’enfant: “Si on va au bain tout de suite, on garde 10 minutes pour ton livre préféré.”
- J’utilise la trame CNV (observation, sentiment, besoin, demande) sans le jargon:
- “Je vois que tu joues encore (observation).”
- “Je suis pressé et un peu stressé (sentiment).”
- “On a besoin de dormir tôt pour être en forme demain (besoin).”
- “On coupe dans 2 minutes et on file au bain, d’accord ? Tu préfères emporter le canard ou les dinos ? (demande + choix sans choix)”
Résultat: moins de “Non !”, plus de “OK, mais…”, ce qui est déjà une porte ouverte pour négocier malin.
📌 À retenir — Les mots qui calment (et ceux qui braquent)
- À éviter en crise:
- “Calme-toi !”, “Arrête de pleurer.”
- “Tu exagères.”
- “Parce que c’est comme ça.”
- “Tu es insupportable.”
- “Tu es/tu n’es pas…” (étiquettes figées)
- “Tu es OK / tu vas bien” juste après une chute.
- À dire plutôt:
- “Je suis là.”
- “Ça a dû faire mal. Tu veux un câlin ou un verre d’eau ?”
- “Je vois que c’est dur; on respire ensemble ?”
- “Dis-moi ce que tu proposes.”
- “Ce comportement ne me va pas, mais toi, je t’aime à fond.”
Bon à savoir
- Dire “Tu es OK” quand un enfant s’est fait mal peut l’invalider et allonger la crise. Valider la douleur (“Aïe, ça pique !”) + proposer du réconfort accélère souvent le retour au jeu. Testé et approuvé à la balançoire du parc.
Mon “journal de bord” de papa: l’arme secrète anti-rechute
Les négociateurs débriefent. Nous aussi, on peut. Un mini journal parental m’aide à voir les motifs qui se répètent (et à arrêter de refaire la même scène… tous les mardis 19h).
Mode d’emploi (5 minutes, à froid)
- Qu’est-ce qui s’est passé, factuellement ?
- Qu’est-ce qui nous a déclenchés, lui/elle et moi ?
- Qu’est-ce qui a aidé ? Qu’est-ce qui a empiré ?
- Quelle micro-action je tente la prochaine fois ?
- Résultat au prochain épisode ?
Exemple vrai de chez moi
- Situation: crise au moment d’éteindre l’iPad.
- Déclencheurs: fatigue + faim; j’ai annoncé la fin à la seconde près (zéro marge).
- A aidé: minuteur 2 minutes + “tu préfères toi ou moi qui appuie ?”
- A empiré: “Tu le sais, on a dit 20 minutes, point.” (ton sec)
- Nouveau plan: prévenir 5 minutes avant, proposer une transition (verre d’eau + montrer le Lego commencé).
Après trois entrées, on voit les patterns… et on arrête de tomber dans les mêmes pièges. Bonus: ça déculpabilise et ça fait progresser.
Conseils d’expert (et de papa)
- Prépare les transitions comme des virages: on freine avant, pas pendant.
- Baisse le volume de ta voix: plus tu parles bas, plus ils t’écoutent.
- Corps d’abord, mots ensuite: eau, souffle, câlin, puis on parle.
- Rituels visuels: check-lists, minuteurs, séquences dessinées, ça change tout.
- Répare après coup: “J’ai crié, je n’aurais pas dû. Je réessaie.” C’est un modèle puissant.
En vrai, nos enfants apprennent l’auto-régulation en nous regardant nous réguler. On co-régule d’abord, ils s’auto-régulent ensuite. C’est de la science, et c’est très concret à la maison.
En un mot: j’ai troqué les sommations contre des options, les sermons contre l’écoute, et l’impro contre un journal de bord. On n’a pas signé la paix éternelle, mais nos soirées sont clairement plus respirables. Et ça, pour un papa, c’est déjà une sacrée victoire.