Je l’ai fait. Pendant des années, j’ai multiplié les plannings, surveillé les notes, signé pour la 12e activité extrascolaire « qui fait bien sur Parcoursup ». Et puis, un soir, ma plus grande m’a demandé si j’étais plus fier d’elle quand elle avait 18/20. Aïe. J’ai compris que je formais des scorekeepers, pas des jeunes bien dans leurs baskets.
Depuis, j’ai pris un virage à 180°. J’arrête la course à la « réussite » au sens étroit (notes, classements, CV télescopique) pour me concentrer sur deux piliers solides et un liant indispensable: autonomie financière, droit à l’échec… et contribution au monde. Objectif: des enfants résilients, utiles et heureux — pas des bêtes à concours.
Table des matières
Pourquoi je lâche la parentalité « performance »
- À court terme, la pression perfectionniste peut booster les résultats.
- Mais à moyen/long terme, la note devient l’étalon de la valeur personnelle: anxiété, peur de l’erreur, démotivation, dépendance à la validation.
- Des travaux récents pointent un antidote simple et puissant: faire glisser l’attention de « comment je performe ? » vers « où puis-je être utile ? ». Contribuer (à la maison, à l’école, dans le quartier) nourrit l’identité, la résilience et le sentiment d’appartenance.
📌 À retenir
- « Mieux » n’est pas toujours « mieux pour eux ». La pression chronique érode l’estime de soi.
- La contribution et l’autonomie (notamment financière) protègent mieux que le contrôle et le lissage des obstacles.
Mes trois axes (et comment je les applique à la maison)
1) Autonomie financière: comprendre, choisir, assumer
Ma mission n’est pas de payer tout et tout le temps, mais d’outiller.
- Argent de poche régulier (montant adapté à l’âge) pour apprendre à arbitrer.
- Trois « enveloppes » physiques ou virtuelles: dépenser / épargner / donner.
- Achats non essentiels à leur charge partielle ou totale (le sweat « ultime » n’est pas un droit fondamental).
- Projet d’épargne avec horizon: vélo, console, voyage scolaire. On calcule ensemble le plan.
- Transparence familiale: on parle valeurs avant dépenses (« est-ce que ça compte pour nous ? »).
- Et on « lit la pièce »: pas d’étalage ni de marques en mode panoplie si ça met mal à l’aise un copain. C’est de l’intelligence sociale.
💡 Conseil d’expert
- Séparez contribution familiale et rémunération: on ne « paye » pas pour mettre la table (on vit ensemble), mais on peut rémunérer des missions extra (désherbage, gros tri).
- Ado: ouvrir un Livret A ou une assurance-vie au nom de l’enfant peut matérialiser l’épargne long terme. Toujours expliquer les risques si vous abordez l’investissement.
2) Droit à l’échec: échouer vite, apprendre vite
Chez nous, on a instauré le « bêtisier de la semaine »: chacun raconte un raté, ce qu’il en a tiré. Oui, moi aussi (mention spéciale à ma tentative de gâteau sans levure).
- On valorise l’effort et la stratégie, pas la perfection.
- On n’intervient pas à la première difficulté: indice minimal, puis on les laisse retenter.
- Après une mauvaise note, on débriefe: qu’est-ce qui a coincé ? quel plan pour la prochaine fois ?
- On célèbre la révision: « Tu as réessayé, tu progresses. »
🗣️ Script prêt à l’emploi
- « Tu as le droit de te planter ici. Ce qui m’intéresse, c’est ce que tu essaies ensuite. »
- « Quelle est la plus petite chose que tu peux tenter pour progresser de 1% ? »
3) Contribution: de l’ego au « nous »
Les recherches montrent qu’être utile dope le moral et l’estime de soi. Je crée des occasions d’être « attendu » par les autres.
- À la maison: chacun signe une tâche quotidienne en entrant (tableau à la porte). On passe de « parfois j’aide » à « je suis quelqu’un qui contribue ».
- Dans le quartier: coup de main au voisin, collecte pour l’asso, coups de râteau au parc. On verbalise le « pourquoi »: « On veut qu’elle sache qu’elle n’est pas seule. »
- En équipe: être celui/celle qui arrive à l’heure, qui pense au matériel, qui encourage.
✅ Microphrases qui changent tout
- « De quoi as-tu besoin ? »
- « À qui peux-tu être utile aujourd’hui ? »
- « Tu es du genre à aider les autres. »
Mon plan d’action en 30 jours (prêt à cocher)
Semaine 1 — Débrancher la pression stérile
- On supprime 1 activité « vitrine » qui n’apporte ni joie ni sens.
- On installe une règle: je ne fais pas à ta place ce que tu peux raisonnablement faire seul(e).
- On transforme le « combien de points ? » en « qu’as-tu appris ? ».
Semaine 2 — Argent simple et concret
- Mise en place de l’argent de poche + 3 enveloppes.
- On choisit un objectif d’épargne chacun (même papa, même maman).
- On pratique « juste parce qu’on peut, ne veut pas dire qu’on doit »: un achat renoncé en expliquant la valeur sous-jacente.
Semaine 3 — Droit à l’échec institutionnalisé
- Création du « bêtisier de la semaine » le dimanche soir.
- Pour chaque devoir, on ajoute une mini-révision « 2e essai » si besoin.
- On met un « mur des essais » dans la cuisine: post-its de ce qu’on tente.
Semaine 4 — Contribution et empathie en action
- Tableau des tâches à signer en rentrant.
- Une action d’entraide en famille (ex: courses pour le voisin âgé).
- Débrief: « Comment tu t’es senti(e) ? Qu’est-ce que cette personne a ressenti ? »
Concrètement, par âge
3–5 ans
- Mettre ses chaussures (même à l’envers la première fois), ranger 10 jouets avec un minuteur, aider à verser l’eau avec un pichet léger.
- Enveloppes « dépenser/épargner/donner » avec pièces.
- Jeu du « docteur empathie »: nommer l’émotion d’une peluche.
6–9 ans
- Préparer son sac, mettre la table, appeler pour réserver une place d’activité.
- Argent de poche hebdo + objectif (BD, Lego).
- « Plan B » systématique après un échec (changer d’approche, demander un indice).
10–13 ans
- Faire un repas simple, gérer son réveil, trajet école en autonomie si contexte OK.
- Budget mensuel, comparatif de prix, participation au financement d’un extra (ex: 30%).
- Projet d’entraide: référent de classe pour l’accueil d’un nouveau.
14–17 ans
- Job d’été/babysitting, gestion d’un abonnement (tel, sport) avec budget.
- Épargne sur Livret Jeune (dès 12 ans) ou Livret A; discussion risques/rendements.
- Rétroplanning d’un gros projet, post-mortem après contrôle.
Nos règles de famille (version courte et affichable)
- Tu as le droit de te tromper. Tu as le devoir d’en tirer quelque chose.
- On ne paie pas les tâches de base: on vit ensemble, donc on contribue.
- Juste parce qu’on peut se le permettre ne veut pas dire qu’on doit l’acheter.
- L’argent ne mesure pas la valeur d’une personne.
- On « lit la pièce »: pas de frime, on respecte les sensibilités des autres.
- Je n’appelle pas le prof pour négocier une demi‑poignée de points. On cherche d’abord ce que toi, tu peux améliorer.
- Demander de l’aide, c’est être responsable, pas faible.
5 scènes du quotidien (avec dialogues qui aident)
Mauvaise note
- Enfant: « Je suis nul. »
- Moi: « Tu es déçu, normal. On regarde où ça coince et on prépare un plan. Quelle est la plus petite action pour progresser ? »
Achat impulsif
- Enfant: « Tout le monde a cette veste. »
- Moi: « Je t’entends. On regarde l’impact sur ton budget. Et comment ça peut être perçu par d’autres ? Tu maintiens, tu diffères, ou tu renonces ? »
Problème avec un camarade
- Enfant: « Il m’a parlé mal. »
- Moi: « Que ressent-il selon toi ? Qu’est-ce que tu peux dire qui soit clair et respectueux ? »
Demande d’aide trop rapide
- Enfant: « Papa, fais-le. »
- Moi: « Dis-moi d’abord ton plan. Je t’aide si tu bloques, pas avant. »
Frime involontaire
- Enfant: « J’ai dit qu’on partait en Thaïlande. »
- Moi: « Super pour nous, mais certains ne peuvent pas. Comment en parler sans mettre mal à l’aise ? »
Ce que j’ai arrêté (et ce que j’ai mis à la place)
- Paver la voie → Je prépare l’enfant à la voie.
- Sauver systématiquement → J’entraîne au rebond.
- Focaliser sur la note → On parle de méthode, d’efforts et d’impact.
- Donner « le meilleur de tout » → On choisit ce qui compte, et on renonce au reste sans drame.
- Dire « Bravo, 18 ! » → Dire « J’ai aimé te voir t’accrocher quand c’était dur. »
🎯 Mini-checklist rapide
- As-tu donné aujourd’hui une responsabilité réelle à ton enfant ?
- A-t-il fait une erreur sans être humilié… et avec un plan pour la suite ?
- A-t-il été utile à quelqu’un (et l’a-t-on verbalisé) ?
- A-t-il pris une décision d’argent et vécu sa conséquence ?
En vérité, ce virage m’a rendu la vie plus simple et nos enfants plus solides. On a moins de frime, plus de sens; moins de contrôle, plus de confiance. Et quand je glisse encore dans le « papa project manager », mes trois juges me rappellent gentiment notre règle n°1: ici, on a le droit d’essayer, de se tromper… et d’apprendre.